Interview exclusive de Jaume Balaguero pour Sadique-Master

Toujours dans le cadre du Festival international du Film Fantastique de Bruxelles 2016, Sadique-Master est fier de vous présenter une interview exclusive du Président de son jury International, l’excellent Jaume Balaguero, réalisateur de renommée mondiale à qui nous devons entre-autres: « La secte sans nom » Los sin nombre), « Darkness », « Fragile », « REC 1, 2, 4 » ainsi que le génial « Malveillance » (Mientras duermes). Vous comprendrez après lecture qu’on est loin de la fin de l’Ibère. balag2

Il est utile de préciser qu’en plus d’être bougrement talentueux, Jaume est une personne d’une gentillesse et d’une humilité assez rare que pour être soulignée. Après une courte présentation de Sadique-Master, nous entamons son interview, lors de laquelle – même si j’ai eu le privilège de le côtoyer pendant plusieurs jours – je dois bien avouer avoir été quelque peu impressionné.

SM: Bonjour Jaume et merci d’avoir accepté l’interview, Dans toute ta filmographie, tu expérimentes la peur de manières assez différente, souvent anxiogène, de quelles manières définis-tu ton approche de ces peurs, et quelles sont tes sources d’inspiration pour à chaque fois créer des climats de tension aussi personnels et effrayants?

JB: Je pense que ce qui m’intéresse le plus, c’est surtout le fait qu’il existe différents types de peurs, par exemple celle qui est la plus immédiate est celle qui est en rapport avec la sécurité; les dangers imminents que tu peux ressentir dans ta propre vie. Si par exemple quelqu’un te poursuit dans ta propre vie pour te punir, ou te faire du mal c’est une peur immédiate, directe, mécanique. D’un autre côté il existe une peur plus abstraite, celle qui m’intéresse le plus, la peur de choses qui te sont inconnues, que tu ne comprends pas, qui n’existent pas dans le monde que tu connais, dans le monde que tu contrôles, c’est ce type de peur que j’essaye d’expérimenter dans mon cinéma, car elle est beaucoup plus intense.

SM: Plus ou moins comme dans REC, où on peut ressentir cette angoisse incontrôlable?

JB: Oui, mais je précise que dans REC, c’est un mélange des deux: un des infectés va surgir pour me mordre, me blesser et dans ce cas c’est une peur immédiate et mécanique comme je l’expliquais avant. D’un autre côté, il y a le côté plus abstrait qui fait que le personnages se demandent ce qu’ils vivent, et ne comprennent pas car ils sont de l’autre côté du miroir qu’ils ne connaissent pas. On se demande pourquoi ça se passe à cet endroit, ce que ça a à voir avec ce lieu précis, ce penthouse en particulier, qu’allons nous y trouver? Donc nous avons mélangé les deux types de terreurs qui pouvaient se présenter et apparemment le résultat n’était pas si mauvais.

SM: Toujours dans le premier REC, tu as osé suggérer une peur d’une manière très originale, en utilisant un type de found footage. qui a par la suite été utilisé de manière parfois justifiée, parfois non (En ce qui me concerne, les films qui se démarquent à ce sujet sont Megan is missing, The Poughkeepsie tapes, The Blair Witch project et justement REC), quelles sont tes considérations sur ce procédé?

JB: Personnellement, je ne considère pas que REC soit un found footage à part entière, car il ne vous montre pas des cassettes découvertes sur un fait qui se serait réellement passé, comme dans Blair Witch project ou même The Poughkeepsies tapes. Nous avons procédé différemment, à savoir que notre but était de faire vivre une situation au spectateur en temps réel, de placer son oeil de l’autre côté de la caméra, voire même de l’intégrer dans une situation déterminée. La seule manière d’effectuer un montage dans ce type de scène qui est quasi filmée en coninu, c’est lorsque le chef opérateur décide de la couper. Nous voulions vraiment filmer les scènes en temps réel, ce qui a été le plus difficile, était de justifier ce que nous filmions, car si on ne justifie pas, le spectateur ne  croit pas à ce qu’il voit, je pense d’ailleurs que nous l’avons fait avec succès. Car en réalité, il y a une caméra dirigée vers le journaliste, et le spectateur l’intègre et l’accepte pendant tout le film, c’était notre but premier. La justification et le mode en temps réel, car c’est comme ça qu’on arrive à rendre une oeuvre réaliste et crédible. Faire en sorte que le spectateur se sente impuissant face au événements qui se déroulent en direct devant lui, qu’il ait l’impression de ne pas pouvoir les arrêter. Le but était de réaliser quelque chose qui se passait réellement, qui dépasse le cadre de la fiction pour le spectateur, un peu comme une télé-réalité sur laquelle on a pas d’emprise.

SM: En ce qui concerne « Mientras Duermes » (Malveillance), – qui est pour moi un des meilleurs films de « home invasion » jamais réalisé. comment est né cette idée de d’une oeuvre aussi déviante?

JB: Mientras Duermes, à débuté tout simplement, le scénario avait déjà été écrit par Alberto Marini (The Machinist, Darkness). qui me l’a envoyé. J’ai donc lu avec attention ces pages et j’ai été conquis, ce scénario est tout simplement incroyable, j’en suis littéralement tombé amoureux. Cette trame constituait pour moi un exercice de style assez complet qui me permettait de construire un suspens psychologique assez complexe, très différent de ce que j’avais déjà réalisé auparavant.  Il s’agissait donc pour moi d’un défi dans la mesure ou il fallait quelque peu inverser les rôles et raconter l’histoire vue du côté du « méchant »,  et de faire en sorte que le spectateur puisse s’identifier à lui. C’était donc très intéressant mais aussi très risqué, néanmoins j’ai pu inclure tous les effets que j’avais trouvé innovants et les mettre en pratique dans l’oeuvre J’ai donc directement répondu à Alberto en lui disant que si je pouvais le mettre en scène, je le ferais volontiers.

SM: Comment s’est passé le tournage?

JB: De la meilleure manière qu’il soit. A ce sujet, j’ai une petite anecdote. Pendant une partie du tournage, Luis Tozar et Marta Ertura étaient réellement en couple, ce qui a rendu l’ensemble très intéressant, de voir leur relation en dehors des scènes, alors que dans leurs rôles respectifs César à pour seul et unique but de faire souffrir Clara.

SM: Le cinéma espagnol a le vent en poupe depuis pas mal d’années, vous êtes un des pays qui fournit le plus d’oeuvres originales et indiscutablement adulées, j’en veux pour preuve les films de tes collègues De la Iglesia ou Amenabar. Quelles sont donc tes oeuvres espagnoles préférées depuis Bunuel et son Chien Andalou, et à contrario, quelles sont celles que tu apprécies le moins?

JB: A vrai dire, je les aime tous beaucoup, même s’ils ont des styles complètement différents. J’adore Alex de La Iglesia, peut-être un peu parce que c’est lui qui a donné l’envie et la force à beaucoup d’autres prétendants réalisateurs espagnols, de faire des films. Il a été une source d’inspiration pour beaucoup d’entre nous. Le film de clôture de ce Bifff  est justement une oeuvre d’Alex de La Iglesia, « My big night » qui est juste démentiel. Au registre des films, j’aime beaucoup « Los Otros » d’Amenabar, qui est un film magnifique.

SM: Quant à TESIS?

JB: Tesis est un très bon film, mais que je ne classerais pas au niveau de mes préférés. Il a cependant le mérite d’avoir inspiré beaucoup de réalisateurs, il est la preuve qu’on peut faire de bons thrillers en Espagne aussi,  mais ce n’est pas un film qui m’a véritablement marqué ou inspiré contrairement à Los Otros qui est mon film préféré d’Amenabar.

SM: Aurais-tu des nouvelles concernant Nacho Cerda dont on a très peu d’info au sujet de la carrière?

JB: Oui bien sûr, Nacho a décidé de ne plus tourner pour se consacrer à son cinéma qu’il a ouvert à Barcelone et qu’il s’appelle « Phenomena ». Il s’agit d’un des plus beau complexe cinéma d’Europe, à l’architecture très particulière, pourvu de toutes les techniques de pointe au niveau de la projection et du son (ils y ont d’ailleurs projeté Hateful Eight en 70 mm). Si tu as l’occasion d’y aller un jour, je te le conseille vraiment, c’est impressionnant, tous les plus grands réalisateurs européens voudraient que les avant-premières de leurs films y soient projetées.

SM: Quel est ton rapport avec la célébrité?

JB: Tu sais, je suis resté tout à fait normal (preuve en est que Jaume a passé une semaine en immersion totale avec ses fans, fumant des cigarettes et buvant des verres avec eux, sans jamais rechigner pour prendre une photo en leur compagnie ou pour répondre à une question Ndr). J’ai – tout comme toi – eu un de mes premier contact avec le cinéma de genre, dans un kiosque de Barcelone ou j’ai découvert la revue Mad Movies, il y a très longtemps. A cette époque, il existait très peu de revues traitant du sujet, hormis les fanzines. Au fil du temps, Jean-Pierre Putters est devenu une de mes idoles, que je rêvais de rencontrer, dans sa boutique Movies 2000 à Paris. Ce que j’ai d’ailleurs fait plus tard à la première occasion. Maintenant, je serai toujours un fan inconditionnel de ses écrits, c’est en ce sens que la célébrité est tout à fait relative en fonction de l’individu et de ses perceptions.

SM: En tant que président du jury du Bifff , quel est ton ressenti sur ce travail et comment cela se passe-t-il avec tes collègues (Bai Ling, Jasna Kohoutova, Marc Caro et Luigi Cozzi) et comment considères-tu le Bifff depuis ta dernière venue il y a 9 ans ?

JB: L’ambiance au Bifff est restée la même que dans mes souvenirs, je suis très heureux d’être là, d’ailleurs à l’instar des festivaliers, je crie dans la salle lors des projections en compagnie des autres membres du jury (A gauuuuuuuche, la pooooooorte, assiiiiiiis …Les habitués comprendront; Ndr), j’adore ça, c’est ce qui rend le festival unique au monde.  Contrairement au festival de San Sebastian qui s’appelle « La semana de terror »,  ou les gens passent leur temps à crier, sans aucune logique, alors qu’ici au Bifff  il existe des codes, les spectateurs les connaissent et s’y conforment et c’est ce qui fait tout l’attrait du Bifff, qui est plus une fête ou un rituel en quelque sorte, et mes quatre collègues bien qu’ayant des personnalités très différentes, sont tous adorables.

SM: Quels sont tes projets, dont tu pourrais nous parler?

JB: Oui, pour le moment nous sommes en préproduction pour un film que nous allons tourner en été, dont le titre sera Muse, tiré d’un roman espagnol, qui sera un thriller horrifique très violent qui je pense sera apprécié par les lecteurs de Sadique-Master, et après j’ai dans l’idée de réaliser un autre thriller que je tournerai en Espagne mais dont je ne peux pas encore trop parler.

SM: Un petit mot pour nos lecteur de Sadique-Master?

JB: Je vais essayer de continuer à faire des films qui vous plaisent, car mes spectateurs sont pour moi la chose la plus importante, tout ce que je fais, je le fais pour mon public.

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Propos recueillis Par Adam Korman (BL) pour Sadique-Master, remerciements au Bifff et à Jonathan Leenaerts pour l’autorisation.

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