Sugar (2005) (Patrick Jolley & Reynold Reynolds) (Critique)

Synopsis: Un minuscule appartement, situé dans un endroit inconnu, qui semble receler de bien noirs secrets. Une jeune femme énigmatique, dont nous ne saurons rien, paraissant fuir quelque chose, ou quelqu’un. Lorsque celle-ci entreprend de nettoyer les lieux, elle découvre des effets personnels appartenant à l’ancien locataire du studio. Un locataire qui a de toute évidence laissé son empreinte dans l’appartement. Très vite, la jeune femme entame une descente aux enfers, entre paranoïa et cauchemars éveillés.

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Il est difficile de résumer efficacement un film aussi abrupt que Sugar, dont la jaquette plutôt graphique attire inévitablement les regards et laisse espérer un long-métrage hautement perturbant. Quiconque naviguant d’ores et déjà dans les eaux troubles du cinéma choc sera à même de se laisser tenter par une petite production venue de nulle part et qui nous promet une expérience cauchemardesque. Mais qu’en est-il vraiment ?

Tout d’abord, et même si les tonalités chaudes et sanguinolentes de l’affiche laissent suggérer le contraire, Sugar est tout sauf un film gore. L’hémoglobine y est même assez rare, et les amateurs de gros rouge qui tâche risqueraient de se sentir frustrés.  L’intérêt du film est définitivement ailleurs. Le gros point positif de Sugar, c’est son ambiance. Si le spectateur de l’œuvre a déjà eu la chance de visionner d’autres projets des deux réalisateurs, il se retrouvera en terrain connu. Le court métrage Burn, réalisé en 2002 et disponible dans l’anthologie Incarnation de chez Cinema abattoir, nous montrait une maison en proie à un incendie, où les habitants choisissaient de continuer leurs faits et gestes quotidiens malgré les flammes. Sog, de Patrick Jolley, imaginait un immeuble vivant souffrant des exactions de ses locataires, et se couvrant de plaies au fur et à mesure comme pour symboliser leur lente déliquescence. L’horreur et l’insolite envahissent donc le quotidien et finissent par en faire partie intégrante.

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Sugar est donc un film expérimental qui nous balade sans cesse entre une réalité palpable et des événements qui paraissent tout droit sortis de l’imagination de l’héroïne. Une héroïne dont nous ne saurons pas grand-chose, le film ne comportant aucun dialogue. Les deux réalisateurs s’en tiennent à un cadre minimaliste qui prend les normes visuelles à contrepied. Ici, tout est froid, sale, en désordre. La jeune femme que nous suivons est aux antipodes d’une icône Hollywoodienne, en effet, elle paraît banale, interchangeable et torturée. Le film alterne entre séquences glauques en noir et blanc, qui rappellent lors de certaines fulgurances le fameux Eraserhead de David Lynch, et scènes en couleur, où chaque élément de l’espace confiné dans lequel nous nous trouvons paraît être bien plus qu’un simple accessoire. Le malaise naît principalement de la relation étrange qu’entretient la femme avec son nouvel appartement. A chaque fois qu’elle tente de se l’approprier, elle trouve une nouvelle pièce à conviction en son sein qui lui rappelle que cet endroit a un vécu, un passé trouble. Chaque tentative d’établir son territoire se solde par un échec, tant l’endroit semble marqué par l’ancien locataire. Un ancien locataire qui semble bien plus proche qu’il n’y paraît. Très vite, l’atmosphère se fait paranoïaque. La femme est assaillie par des visions, tantôt intrigantes, tantôt effrayantes, qui s’imbriquent naturellement dans son environnement, comme si tout cela se déroulait réellement… Le spectateur devient le témoin/voyeur de son calvaire, comme un cafard qui se déplacerait à la fois dans la pièce et dans les méandres de l’esprit de l’héroïne.

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Sugar navigue donc constamment entre cinéma contemplatif et cinéma surréaliste. Son aspect arty épuré pourrait en dérouter plus d’un, car le film contient de nombreuses longueurs. A double tranchant, ce procédé permet néanmoins de s’identifier à la locatrice, et finit par faire mouche. La progression dans la folie est habilement mise en scène, et les petits détails macabres du départ se transforment progressivement en véritables agressions qui ne laisseront que peu de répit à la pauvre femme. Des nuisances sonores, un voisin ( ?) un peu trop entreprenant, puis le studio lui-même. Le film se mue, dans sa dernière partie, en une sorte de home-invasion inversé, où ce serait pour une fois l’habitation qui envahirait et souillerait l’Homme. L’appartement paraît alors prendre vie, respirer, interagir avec les objets qui l’entourent. Il tentera par tous les moyens de rejeter son envahisseuse tout comme le film le fera parfois avec son spectateur. La bande sonore s’allie à l’image pour en faire une expérience sensorielle : des vrilles très efficaces pour les scènes de cauchemars et une musique industrielle et crispante, le tout préparant la frénésie finale qui mettra un terme à la vacillante santé mentale de la résidente. Sugar peut se voir comme une réflexion sur la perte d’identité. Une femme, ne trouvant pas sa place, cherchant à s’approprier une existence qu’elle ne maîtrise pas et qui finira par la perdre. Le plan final poétique traduit par ailleurs un retour aux sources, une évasion ultime qui sera la seule manière qu’aura trouvé la locatrice pour noyer ses démons. Œuvre sensorielle et claustrophobique pour les uns, branlette expérimentale dénuée d’intérêt pour les autres, Sugar fait partie de ces films qui divisent mais dont l’atmosphère arrive parfois à fasciner le spectateur et à le mettre mal à l’aise en faisant naître l’insécurité dans un environnement banal et connu de tous.

– Ced Damaged

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