Interview exclusive du réalisateur Andrey Iskanov pour Sadique Master

Anrey Iskanov – pour ceux qui ne le connaissent pas – est un cinéaste russe né en 1976, qui fit ses débuts dans le monde de la photographie fin des années 90. Très vite remarqué dans le milieu du cinéma indépendant, notamment grâce à son premier long métrage « Nails » il continua dans la foulée avec des oeuvres très sombres, toutes emblématiques d’un style très expériemental, comme « Visions of suffering » en 2003. Iskanov s’est créé un univers à la fois atypique et extrêmement symbolique. Après l’étonnant « Philosophy of a Knife » en 2008 (oeuvre titanesque de plus de 4 heures, traitant des agissements de soldats japonais dans l’unité 731 avant et pendant la guerre), le cinéaste russe s’est attaqué à un autre long métrage: « Ingression ». Pointilleux à l’extrême, il s’est depuis lors obstiné à créer une nouvelle version de « Visions of suffering » qui devrait voir le jour d’ici peu. Sadique-Master a donc rencontré pour vous ce réalisateur hors-normes, dans le cadre de cette interview exclusive; bonne lecture.

S.M: Bonjour Andrey et avant toute chose, merci pour les oeuvres fascinantes que tu crées depuis des années, pour notre plus grand plaisir, toi qui est inscrit au panthéon des réalisateurs de cinéma underground.

Tout d’abord, peux -tu nous expliquer d’où te vient cette passion pour le cinéma expérimental/underground et plus précisément quelles sont les influences qui t’ont permis d’en arriver là?

Andrey: Avant tout, merci pour ces quelques mots qui me font très plaisir. Pour le reste, c’est très simple, ce que vous appelez « ma passion » est avant tout ma vie, en effet, j’ai toujours rêvé de devenir un artiste, un écrivain ou même un réalisateur de films et ce depuis l’âge de 5 ans, et ces rêves se sont finalement concrétisés.

J’étais complètement obsédé par le cinéma surréaliste lorsque j’ai réalisé NAILS, et cela se vît à l’écran, mais maintenant cette partie – disons plus expérimentale – appartient au passé, donc si vous remarquez des détails étranges dans mes nouveaux films, ne parlons plus d’expérimental, j’ai évolué avec le temps.

S. M: Avant de te lancer dans la réalisation, tu étais photographe quel a été l’élément déclencheur qui t’a poussé à passer au cinéma?

Andrey: J’ai commencé par étudier la photographie, car elle est nécessaire et essentielle pour faire des études de cinématographie. Je rêvais de devenir réalisateur, mais j’ai commencé vraiment tout en bas de l’échelle – car il était impossible, en Union Soviétique de réaliser des films indépendants. Donc j’ai commencé ma carrière en tant que photographe. D’ailleurs, aucun réalisateur ne peut devenir vraiment bon s’il ne connait pas un minimum l’art et la photographie, ce n’est pas simplement mon opinion, c’est un fait.

S.M: Tout le monde sait combien tes oeuvres sont violentes, mais aussi très symboliques, à tel point que les personnages les plus monstrueux peuvent devenir attachants pour le spectateur. Lors de l’élaboration de tes scénarios privilégies-tu plus l’aspect visuel ou le détachement symbolique pour arriver à de tels résultats?

 Andrey:  Tous mes visuels sont symboliques. Je suis incapable de faire une oeuvre gore et uniquement gore, d’une mentalité très « bon marché ». Ce n’est pas du tout mon style. J’ai grandi avec le cinéma européen des années 60-70, c’est peut-être ce qui à exacerbé mon imagination. C’est difficile à dire maintenant, mais je préfère le langage de la métaphore et des symboles; un cinéma qui parle aux spectateurs sans trop de mots, bref un cinéma plus poétique. 

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S.M: Nous imaginons que l’édition de tes films ne doit pas être une mince affaire, notamment à cause de la censure, quels sont les pays pour lesquels tes films sont les plus difficiles à distribuer, à contrario où sont-ils les mieux perçus. Quelle est le point de vue des Russes à l’égard de tes films?

Andrey: Les Russes n’ont jamais vraiment aimé ni compris ce genre de cinéma. C’est une nation qui a un sérieux problème avec l’imaginaire. Montrez-leur « Eraserhead » (de David Lynch, Ndr) sur une chaîne de télé nationale, et ils iront la brûler… Ils détestent et détruisent tout ce qui déborde du cercle de leur imagination: c’est un fait également… C’est génétique, ils veulent massacrer tout ce qui pourrait s’élever au-dessus de ce qu’ils sont capables de comprendre. C’est en réalité le résultat d’une expérience génétique colossale, sur un énorme territoire, de 1917 à nos jours. Imaginez un immense champ, sur lequel pendant plusieurs générations ont grandi de nombreuses plantes utiles, comme du maïs par exemple, dont les fleurs auraient été régulièrement détruites pour laisser la place à de mauvaises herbes, et que toutes ces mauvaises herbes, aient été soigneusement cultivées et arrosées pendant des dizaines d’années, en donnant par la suite de super graines, capables de survivre au gel, aux pesticides,  elles remercieront toute cette  merde qui les aura  aidé à pousser. Ce champ s’appelle La Russie. 

S.M: Ton style si particulier joue probablement beaucoup dans la réussite de tes films, cependant tu a la faculté de savoir t’entourer, notamment grâce à des acteurs et actrices généralement très bien choisis; quels sont en général tes critères de sélection lors des castings de tes films, bref sur quelles bases choisis-tu tes acteurs?

Andrey:  Le bon visage, et le sérieux avec lequel ils travailleront avec moi dans mes films. Rien de plus, il doivent juste suivre les directions que je me suis fixées et tout se passera bien, si ce n’est pas le cas, le film ne verra pas le jour. C’est un travail très difficile, beaucoup plus dur que le cinéma plus conventionnel, et par exemple les jeunes filles qui veulent devenir actrices ne comprennent pas que pour devenir quelqu’un de vraiment pro – que ce soit en tant qu’actrice ou en tant que modèle- elles doivent bosser dur, c’est simplement le travail qui donne les aptitudes utiles pour réussir dans ce boulot.

S.M: Tout le monde s’accorde pour dire que la musique de tes films est particulièrement bien choisie, pourrais-tu nous parler plus en détails de ton musicien attitré?

Andrey: je déteste la banalité, dans tous les domaines, c’est la même chose pour la musique de mes films. Elle est très importante pour donner une atmosphère – tout comme les éclairages, les mouvements de caméra voire la direction des acteurs. Des mauvais choix peuvent être lourds de conséquences pour tout le film, tandis que le bon choix accentuera l’atmosphère, ou appuyera la valeur d’une scène. Dans mes trois derniers films, ce qui a d’ailleurs été remarqué par les spectateurs, c’est que j’ai commencé à devenir plus pointilleux et plus exigeant par rapport à la musique et pour tout le reste d’ailleurs. Je préfère utiliser la musique pendant tout le film car la couper pour laisser place au silence avec un simple son d’ambiance pourrait faire capoter l’atmosphère globale d’un film qui avait été imaginée soigneusement au préalable.

J’ai travaillé et je travaille toujours avec de nombreux musiciens à travers le monde. Ce sont tous des personnages différents, avec des regards différents sur la musique, mais un musicien parfait, qui fera la bande originale parfaite n’existe pas. Les musiques de films doivent être soigneusement créées pour le film, par le réalisateur lui-même, car lui seul sait ce à quoi doit ressembler l’oeuvre au final, tant au niveau sonore qu’au niveau visuel. PERSONNE D’AUTRE NE PEUT LE SAVOIR. Même pour les musiciens qui sont aussi compositeurs,  je leur explique à quoi les sonorités que je veux doivent ressembler, mais les mots sont parfois insuffisants, ils doivent s’imprégner de mon imagination et essayer de recréer mes sensations dans le cadre de certaines scènes ou même pour thème principal du film. C’est bien sûr impossible, c’est pourquoi j’écoute de nombreuses musiques de musiciens indépendants, des quatre coins du monde, et que je propose une collaboration dans mes films à ceux dont les oeuvres se rapprochent le plus de mes projets et qui semblent être les meilleurs et les plus talentueux.iska2

S.M: Le fait de cumuler de nombreuses fonctions (souvent celle d’acteur par exemple) n’est-elle pas une difficulté supplémentaire pour surperviser une réalisation? 

Andrey: C’est l’enfer, c’est comme si on était en plein ouragan,  et qu’on devait gérer en même temps le chaos; ou comme si on devait se donner un cours de théâtre à soi-même et quelques autres acteurs dans la jungle, en pleine guerre du Vietnam. Car réaliser un film c’est déjà une guerre, sa propre guerre… Tu dois te battre contre tout et surtout contre tout le monde si tu veux du résultat. Parfois, pour certains films tu dois faire la guerre à l’humanité complète, à tout ce putain d’univers, si tu veux un foutu résultat. Pour quelques secondes de tournage, si tu ne veux qu’elles soient mise en scène que d’une seule manière personnelle, pas comme si on te les avait apportées sur un plateau. Je suis parfois partant pour faire de compromis, mais bordel, trop de compromis signifie jeter le bébé avec l’eau du bain et le transformer en un truc pitoyablement monstrueux. Ca vaut donc mieux de se battre pour chaque seconde de tournage, sans quoi cela peut s’avérer littéralement mortel, mais je ne connais pas d’autre façon de faire des films. 

S.M: En ce qui concerne Philosphy Of a Knife, j’imagine que le travail de documentation a été titanesque, comment s’est déroulé le tournage de cette oeuvre d’une durée de plus de 4 heures?

Andrey: J’étais obsédé par ce film. J’ai étudié comment était le Japon pendant la guerre, des documents de guerre, les ordres, le shintoïsme, le bouddhisme, Hiroshima et Nagasaki, McArtur, le procès de Tokyo, les expérimentations modernes sur les guerres biologiques et chimiques, toutes les choses qui sont importantes pour réaliser un film comme Philosophy Of a Knife. Je sais même à quoi ressemblaient les toilettes des soldats et celles des officiers dans l’Unité 731. J’ai rassemblé tous les faits et trié ceux qui me semblaient les plus importants. J’ai filmé Anatoliy Protasov, qui savait bien plus de choses sur cette Unité que ce qu’il a pu dire dans mon film, devant la caméra. C’est un type étonnant, un des rares européen qui avait étudié à l’Institut Médical Japonais dans les années trente, dès-lors il était docteur en médecine, mais n’a jamais officié en tant que tel, car pour l’URSS, son diplôme avait été signé par un pays ennemi de la nation

S.M: Nous sommes au courant des problèmes que tu as vécu au sujet de ton segment « Tochka » qui aurait dû faire partie de « l’anthologie » The profane exhibit… Aurons nous le plaisir de le voir un jour dans sa version originale? 

Andrey: Tous les droits de Tochka – que j’ai rebaptisé G-Spot – m’appartiennent toujours; aucun des producteurs de « The Profane exhibit » ni les distributeurs du film n’en sont propriétaires, pas même Uwe Boll. J’ai donc prévu de transformer le segment pour qu’il devienne le PLUS VIOLENT ET LE FILM LE PLUS TERRIBLE basé sur des faits réels, qui a d’ailleurs choqué toute la Russie il y a quelques années. Mais je ne peux pas réaliser ce film en Russie pour plusieurs raisons, car j’ai besoin d’aide, de jolies filles et d’un endroit où je pourrai le tourner, donc si un lecteur était en mesure de m’aider: bienvenue à bord. iska7

S.M: Retour sur ta filmographie complète, as-tu des regrets ou des envies que tu n’aurais pas encore concrétisé?

Andrey: Je regrette tant de choses, beaucoup de bonnes idées qui demeurent irréalisées, notamment des choses que j’avais faite moi-même à mes débuts – comme par exemple la première version de Visions Of Suffering, qui a été filmée à l’automne 2003 et qui a été une grosse erreur de ma part – je suis d’ailleurs justement occupé à le refaire complètement et vous pourrez vous rendre compte à quel point la nouvelle version est différente de l’ancienne quand elle sera terminée. Mais je pense que certaines bonnes vieilles idées sommeillent en moi et attendent le moment propice pour devenir des films, comme par exemple Disphoria, un thriller de vengeance à la thématique dramatique ou encore Mysterious, dont le titre parle de lui-même.

S.M: Nous connaissons tous les difficultés financières rencontrées par les réalisateurs indépendants, si des mécènes nous lisent, comment peuvent-ils t’aider?

Andrey: Oui bien sûr, ils peuvent m’aider financièrement et je pourrais mettre leurs noms en remerciement dans le générique de fin, idem sur Imdb.com. Ils peuvent également m’acheter des costumes, accessoires que je revends et qui sont issus de mes trois premiers films – dont il ne me reste plus qu’une partie ayant serivi au tournage de Philososphy Of a Knife, mais une grande partie a déjà été vendue. Cependant les costumes et les accessoires dont je vous parle sont vraiment uniques, et ont servis à des films qui sont devenus des classiques du cinéma indépendant. c’est donc comme si les acheteurs investissaient de l’argent pour l’avenir, car au fur-et-à-mesure des années, ces accessoires prendront de la valeur. Et tout cet argent me servira à réaliser mes nouveaux films.  iska5

S.M: Quels sont tes projets pour l’avenir? Aurais-tu une annonce en exclusivité pour le site « Sadique Master » et éventuellement un petit mot pour tes admirateurs francophones?

Anrey: pour le moment, je travaille jour et nuit sur l’édition de la nouvelle version de Visions Of Suffering (J’ai eu beaucoup de mal à travailler ces trois derniers mois car ils on fait partie des heures les plus sombres de ma vie, pour des raisons privées), mais dès qu’elle sera terminée, je commencerai les derniers shooting et le montage final d’Ingression (Ndr: dont la version non finalisée de 2010 avait déjà été présentée dans différents festival européens à l’époque)- qui sera je pense, le meilleur film de ma carrière-, et si après tout cela je tiens toujours sur mes deux jambes, je m’attaquerai à G-Spot. Mais rappelez-vous que si vous voulez m’aider financièrement pour mes oeuvres, vous pouvez être crédité dès à présent dans tous ces films.

Concernant la seconde question, j’ai grandi avec le cinéma français plus qu’avec mes amis, comme par exemple les comédies, les films policiers mais aussi avec les films d’aventure italiens. Chers français, il est possible que vous ne vous rendiez pas compte de la richesse de votre héritage cinématographique, mais vous pouvez en croire ma parole d’homme qui a regardé vos films dans les cinémas d’URSS pendant les années 70 et 80 et votre cinéma  était vraiment une bouffée d’air frais pour moi, car en effet, le cinéma français était projeté en URSS, où régnait une censure très rigide dans la plupart des cas. Pour ce qui est des Usa, ils étaient carrément interdits contrairement aux films français, mais je peux vous dire que les films américains qui m’ont vraiment influencés sont « Le parrain » ou « l’exorciste », que j’ai ensuite regardé avec des yeux d’adultes, lorsque j’ai créé mes propres films.

Les films européens  ont  été pour moi une université du cinéma, la meilleure de toutes celles existantes.

Merci beaucoup pour cette interview exclusive, en attendant ton prochain film avec impatience et en te souhaitant de la part de tous les membres de Sadique-Master, une très longue carrière.

Propos recueillis et traduis de l’anglais par BL (Aka Adam Korman mais aussi Otis Driftwood) pour Sadique Master. 

Sur base de questions rédigées par Tinam Bordage et Adam Korman.

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